L’Éducation nationale française n’en est pas à sa première expérience futile ni à son premier échec. Elle ne s’est donc pas trouvé d’autre priorité, dès cette année, que d’introduire dans les programmes — optionnels ou obligatoires selon les niveaux —, l’enseignement du langage HTML.

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Pour le coup, la réaction des experts et des ministres de l’enseignement suisses est d’une prudence salutaire. Introduire le HTML, c’est « apprendre à démonter une voiture avant d’apprendre à conduire », résume Stéphane Koch (*Le Matin* du 19 juillet).

On ne saurait dire mieux. Lorsque j’étais adolescent, j’ai eu droit à des cours (obligatoires et vaches) de dactylo. Depuis, j’écris au clavier avec mes dix doigts et sans un regard. A quoi m’aurait-il servi d’apprendre la technologie des IBM à boule ? Ou la chimie des rubans encreurs ?

Le HTML est un langage servant à décrire une page sur internet. Il est en constante évolution et souffre encore de graves lacunes, dont son incapacité à distinguer les éléments de forme des éléments de contenu. Les balises dont il est constitué sont interprétées par les logiciels (butineurs, mail, etc.) et donc escamotées au lecteur. Ce n’est pas l’œil humain qui en est le destinataire final, mais l’entendement mécanique de la machine. Comprendre son principe est l’affaire d’une heure. Le faire fonctionner est l’affaire d’un métier spécifique.

En effet, le recours au HTML « nu » est réservé aux développeurs de sites internet — et encore, à ceux qui codent « à la main » leurs contenus, sans passer par des logiciels de création visuelle. Bref, aux vrais pros. Et encore: le HTML, dans l’internet moderne, n’est que l’équivalent du *Basic* des premiers ordinateurs d’antan. Il se conjugue à toute une palette d’outils de mise en forme ou de scriptage de plus en plus ésotériques, tels que les CSS (feuilles de style en cascade) ou le Javascript.

La plupart des interfaces de CMS (WordPress, Blogger, etc.) sont dotées de moteurs d’écriture WYSIWYG qui permettent de visualiser directement la mise en forme du texte qu’on écrit sans passer par les balises HTML. Ceux qui doivent travailler en texte « pur » recourent en masse à d’autres langages de balisage, essentiellement le [Markdown](http://fr.wikipedia.org/wiki/Markdown) (ou son extension le Multimarkdown), qui se concentrent sur la mise en forme du contenu sans s’occuper de structure et de disposition des pages, et qui ont l’avantage d’être « user-friendly », c’est-à-dire lisibles même « à l’œil nu », sans la réinterprétation de leurs balises par la machine. Ils sont en passe de remplacer totalement l’écriture en HTML. Mon blog est lui-même écrit en Markdown. J’ai assez de connaissances en HTML pour coder moi-même une partie de mes sites. Mais je n’aurais jamais l’idée d’utiliser ce langage encombrant pour rédiger du texte. Le Markdown, lui, est simple et immédiat. Il est plus rapide d’écrire un texte nécessitant de la mise en forme (gras, italique, titres, sous-titres…) en Markdown que de recourir aux raccourcis clavier et aux menus d’un traitement de texte. On n’a tout simplement plus besoin de saisir la souris ni de lever l’œil de son texte.

En somme, à qui profitera l’enseignement du HTML instauré par l’Éducation nationale (abstraction faite des profs et des « experts » nouvellement embauchés) ? Peut-être à quelques *geeks*, qui de toute façon, le connaissent par cœur dès l’enfance et mieux que leurs enseignants. En revanche, à l’immense majoritaire des élèves non destinés à la chambre des machines de l’informatique, il ne servira à rien. Pas plus que le jargon structuraliste n’est utile pour apprendre le français ou le jargon marxiste pour comprendre la condition des démunis. Ce qui n’a pas empêché ces deux jargons, ainsi que quelques autres, d’occuper les programmes et les esprits du monde académique français pendant des années, voire des décennies.

A une époque où les enseignants se battent pour gagner ou simplement conserver des heures pour les connaissances essentielles — la langue française en premier lieu —, ce nouveau caprice des Trissotins de l’éducation nationale fait sourire… ou frémir. Il ne témoigne pas seulement de l’américanisation servile de la culture scolaire en France, faisant suite à une soviétisation tout aussi servile du temps où les communistes y régnaient sans partage. Ça, c’est le côté ridicule de la chose qui fait sourire. Il témoigne aussi, et surtout, d’une remarquable continuité *programmatique* dans le bourrage des jeunes crânes avec un fatras de savoirs frivoles, de jargons stériles et de doctrines éphémères, visant manifestement à remplacer les têtes *bien faites* par des têtes *bien pleines* — ou *bien vides*, ce qui revient au même. Tout vaut mieux que d'aborder la racine et le sens des choses. Et ça, c’est le côté délibéré de l'[enseignement de l’ignorance](http://tinyurl.com/mwyh7vs) qui fait frémir.